Le petit cheval bossu
Par delà
les forêts, les monts,
Et par
delà les mers sans fond,
Sur
terre, et non dans les nuages,
Vivait
un vieux en un village.
Le brave
homme avait trois garçons,
Le
premier, leste de façons,
Le
second, un esprit honnête,
Quant au
dernier, il était bête.
Il se nommait Ivan, Ivan le bon à rien.
Une nuit il surprit une jument piétinant leur champ de blé.
Alors il
s’approcha d’elle
Et,
choisissant le bon moment,
Saisit
la queue de la jument,
Se
trouva à califourchon
Devant
derrière, en un seul bond.
La
jument comme un serpent
S’élança
alors comme une flèche.
Dans les
champs elle tourna en rond,
Franchit
les ravins d’un seul bond,
Dévala
au galop les collines,
Fila
dans les forêts voisines
Pour se
débarrasser d’Ivan.
Mais
elle ne put le tromper,
Il
continua de s’agripper.
Fatiguée
d’avoir tant bondi,
Elle
s’arrêta et lui dit :
« Ivan,
tu es plus fort que moi,
Je me
soumettrai donc à toi. »
Au déclin du troisième jour, la jument
annonça à Ivan la naissance de trois petits poulains.
« Deux
coursiers, merveilleux et forts,
Tels
qu’on n’en vit jamais encore ;
Et un
autre petit cheval,
Un bien
étrange animal :
Deux
bosses, de longues oreilles,
Tu
n’en connais pas de pareilles.
Des
premiers, fais ce qu’il te plaît,
Mais garde pour toi le plus laid,
Il ne
faut pas que tu le troques
Contre
un ceinturon, une toque,
Car
toujours il t’obéira,
Partout
avec toi il ira. »
Le temps passa, les poulains grandirent. Le père
demanda à ses fils d’aller les vendre au marché près du château d’une
cité lointaine. Une nuit, en cours de route, tandis que ses frères dormaient,
Ivan fut attiré par une lueur qui brillait à une centaine de pas de lui. Avec
son petit cheval bossu, il décida d’aller voir.
Le feu
éclairait tout un pré :
Quelle
magnifique lueur !
Mais
sans fumée et sans chaleur.
Et notre
Ivan s’émerveilla:
« Quelle
flamme sans pareille !
Il fait
aussi clair qu’en plein jour
Et pas
de fumée alentour ;
Non, ce
feu n’a rien de normal ! »
« Pourquoi,
lui répond son cheval,
Vas-tu
t’étonner de si peu ?
C’est
une plume de l’Oiseau de Feu.
Si tu
veux être heureux, crois-moi,
Ne
l’emporte pas avec toi.
Car tu
n’aurais à l’avenir
Que
soucis à n’en plus finir. »
Ivan
alors de murmurer :
« Tu
sais, tu peux toujours parler ! »
Il
enveloppa de son mieux
La plume
de l’Oiseau de Feu,
Puis
sous son bonnet le cacha.
Le lendemain, les trois frères arrivèrent
enfin au château. Les deux coursiers firent immédiatement l’admiration de
tous, et le roi, averti par un valet, s’empressa de venir les acheter pour dix
sacs d’argent.
Les deux
beaux chevaux
Furent
conduits à l’écurie
Par dix
valets aux cheveux gris.
Mais
comme par un fait exprès
Les
chevaux rompirent leurs traits
Et,
rapides comme le vent,
Ils
s’en revinrent vers Ivan.
Le roi
retourna en arrière
Et lui
dit : « Eh bien ! mon frère,
Que tes
chevaux sont entêtés !
Vois,
ils ne veulent pas rester !
Au
palais il te faut venir,
Pour les
garder et me servir.
Tes
habits seront en argent,
Tu
vivras comme tu l’entends
Et je
mettrai mes écuries
Aux
ordres de ta seigneurie.
Tu as ma
parole de roi. »
Notre
Ivan, le Bon-à-rien,
Alla
dans le palais du roi
Pour le
servir, cette fois,
De jeune
palefrenier,
Cela
sans jamais s’ennuyer
De ses
frères ou de son père.
Rester
au palais il préfèrait,
Et,
d’ailleurs, peu lui importait !
De forts
beaux habits il portait.
Des
bottes ? Il en avait des dizaines !
Des
toques ? Il en avait des vingtaines !
Il
mangeait et dormait autant qu’il pouvait,
Enfin,
il faisait tout ce qu’il voulait !
Cinq
semaines s’écoulèrent encore.
Un
serviteur du roi, alors,
Commença
à surveiller Ivan,
Car c’était
lui, auparavant,
Qui
commandait les écuries.
Les deux coursiers n’obéissaient à
personne d’autre qu’à Ivan. Le palefrenier jaloux espionna Ivan.Une nuit il
vit l’écurie illuminée. Il s’approcha et découvrit alors
qu’Ivan possédait une plume de l’Oiseau de Feu. Le lendemain, il déroba
cette merveilleuse plume et l’apporta au roi.
Le roi
regarda, admira la plume,
Lissa sa
barbe, se mit à rire.
Il
l’enferma dans son coffre,
Puis
pour souligner sa colère,
Frappant du poing, la voix amère,
Il cria :
« Qu ‘on trouve ce vaurien !
Qu’on
m’amène ce Bon-à-rien ! »
Ivan
alla donc chez le roi,
Devant
lui s’inclina une fois,
S’éclaircit
la voix et parla :
« Tu
m’as fait mander, me voilà ! »
Le roi,
tout d’abord silencieux,
Se
redressa soudain furieux
Et s ‘écria
dans sa colère :
« Dis
donc, vas-tu enfin te taire !
Ou bien
réponds-moi : de quel droit
Oses-tu
cacher à ton roi
La plume
de l’Oiseau de Feu ? »
Là,
Ivan, frappé de stupeur,
Commença
à trembler de peur.
Le roi
le regarda et dit :
« Alors,
tu te sens mal, bandit ! »
« Ô,
mon roi ! Prends-moi en pitié,
Sois généreux
comme il te sied !
Pardonne-moi. »
Puis il
s’inclina jusqu’au sol.
« Bon,
tu t’es conduit comme un fol !
Laissons
cela : pour cette fois
Tu es
pardonné par ton roi.
Mais
surtout n’oublie pas, Ivan,
Que je
sais être fort méchant !
Je peux,
car rien ne m’arrête,
Te faire
couper la tête,
Si tel
est mon très bon plaisir !
Maintenant,
Ivan, prends garde !
Dans
trois semaines il faut que j’aie
L’Oiseau
de Feu en mon palais.
Sans
cela, je te le jure,
Je te
ferai la vie dure !
Et en présence
de ma cour,
Tu seras
pendu, haut et court !
Allons !
Hors d’ici, vil manant ! »
Bien
triste, notre pauvre Ivan,
Voyant
que tout allait si mal,
Partit
retrouver son cheval.
Le
cheval en le voyant
Se mit
à danser gaiement,
Mais il
remarqua ses larmes
Et dit
alors, plein d’alarme :
« Tu
n’as pas l’air joyeux,
Qu’est-ce qui te rend si malheureux ? »
Attristé,
plein d’ennui,
Il
tournait autour de lui.
« Dis,
que cache donc ton cœur ?
Et
quelle est cette douleur ?
Es-tu
malade, es-tu fiévreux ?
Je peux
t’aider si tu le veux. »
Près de
lui Ivan se baissa,
Il
l’embrassa et le caressa.
« Mon
malheur est sans limite,
Car le
roi veut au plus vite
Posséder
l’Oiseau de Feu
Crois-tu
que cela est peu ? »
Le petit cheval bossu conseilla à Ivan de se
faire donner du grain et du vin afin d’attirer l’Oiseau de Feu. Le
lendemain, Ivan et le cheval bossu partirent pour l’Orient. Au huitième jour,
ils s’arrêtèrent dans une clairière d’or au milieu d’une forêt
profonde. Ivan jeta son grain mélangé au vin et se cacha.
Quand
enfin arriva minuit
La
clairière soudain luit.
Tout était
si clair alentour
Qu’on
se serait cru en plein jour :
C’était
des Oiseaux de Feu
Qui se
livraient à leur jeu
Et leur
troupe assemblée
Criait
et picorait le blé.
Ils étaient
à ce point merveilleux,
Qu’Ivan
n’en croyait pas ses yeux.
Il
sortit de sa cachette,
Attendit
un peu et se jeta
Sur un
bel Oiseau de Feu
Qu’il
attrapa par la queue.
« Je
tiens un Oiseau de Feu ! »
Cria
Ivan si fort qu’il put.
Le
cheval arriva aussitôt.
« C’est
parfait, Ivan, bravo !
Dans un
sac il faut le mettre
Et le
ficeler mon maître !
Au cou
accroche-le-toi
Et
revenons chez le roi. »
« Mon
brave Ivan, dit le roi,
Tu as réjoui
mon âme !
Tu seras, je le proclame,
Mon
premier écuyer.
Ceci,
pour te remercier ! »
Alors
dans sa noire furie,
Le
palefrenier jaloux
Marmonna
tout bas, à part,
Bien sûr
sans élever la voix :
« Attends
un peu, jeune vaurien,
Tout
n’ira pas toujours si bien !
Car je
vais mettre tout mon cœur
A
provoquer un vrai malheur ! »
Le palefrenier décida alors d’éloigner
Ivan. Il raconta au roi que sur un bel océan vivait une très jeune et belle
princesse dans une barque d’or dont la rame est en argent. « O mon roi,
ton écuyer se fait fort de capturer cette princesse. Il n’arrête pas de
s’en vanter. » Le roi fit aussitôt appeler son écuyer.
Le roi
secouant sa barbe,
S’écria : « Ivan !
Prends garde !
Dans
trois semaines, il faut que j’aie
La
princesse, en mon palais.
Sans
cela, je te le jure,
Je te
ferai la vie dure !
Je te
trouverai, s’il le faut,
Dans les
cieux ou sous les eaux.
Et, en
présence de ma cour,
Te ferai
prendre, haut et court !
Allons,
hors d’ici, vil manant ! »
Bien
triste, notre pauvre Ivan,
Voyant
que tout allait si mal
Partit
retrouver son cheval.
Celui-ci,
devant ses larmes,
Lui dit
alors, plein d’alarmes :
« Tu
n’as pas l’air joyeux,
Qu’est-ce
qui te rend si malheureux ?
Dis, que
cache donc ton cœur ?
Et
quelle est cette douleur ? »
Près de
lui Ivan se baissa,
Il
l’embrassa, il le caressa
« Mon
malheur est sans limite,
Car le
roi veut au plus vite
Que je
trouve une Belle Princesse
D’une
très grande noblesse.
Crois-tu que cela est peu ? »
Le petit cheval conseilla à Ivan de demander
au roi une tente, mais en fils d’or, une nappe et un couvert, des mets
d’au-delà des mers. Le lendemain, Ivan et le petit cheval bossu partirent
pour l’océan. Au huitième jour, ils arrivèrent sur un chemin bordé de
pins. Le petit cheval bossu dit à Ivan
« Ce
chemin va vers l’océan,
Et là,
pendant toute l’année,
Montée
sur sa barque dorée,
Vit la
princesse. Deux fois l’an
Elle
quitte cet océan
Et sur
terre elle passe un jour.
Tu
pourras la voir à ton tour. »
Ivan mit
pied à terre.
Le petit
cheval dit alors :
« Installe
la tente en fils d’or,
La belle
nappe et le couvert,
Tous les
mets d’au-delà des mers,
Cache-toi
derrière la tente,
Et
plonge-toi dans l’attente.
Tu
verras une barque au loin :
C’est
la princesse, c’est certain !
Laisse-la
entrer sous la tente !
Quand
elle se mettra à chanter
Tu
devras te précipiter.
Dans la
tente, tu entreras,
Et
aussitôt appelle-moi.
Le
lendemain matin, très tôt,
Laissant
sa barque au bord de l’eau,
La
princesse entra dans la tente
Ivan
bondit près de la princesse
Et il la
saisit par sa tresse…
Le
cheval alors apparut :
« Bravo,
mon maître ! C’est parfait !
Allons
Ivan, mets-toi en selle
Et
repartons avec la belle. »
Le roi
en les voyant venir
Sortit
bien vite les accueillir,
Puis
d’un air fort satisfait,
Conduisit
la dame en son palais,
Dans une
pièce spacieuse
Aux
rideaux de soie précieuse
Ou une
table de bois blanc
Couverte
de mets les attendait.
Et il
regardala princesse
Avec une
grande tendresse.
« Belle
princesse, sois mienne !
Je
voudrais que tu deviennes
La reine
de ma maison. »
La
princesse lui répondit :
« Impossible
de nous marier ! »
« Mais
pourquoi donc, mon cœur, ma mie ?
Moi qui
t’aime à la folie !
Moi qui
te veux, ma princesse ,
En dépit
de ma vieillesse.
Si tu
refuses, je mourrai…
Oui, de
chagrin je périrai.
Tu vois,
déjà je m’effondre ! »
Et la
princesse de répondre :
« Mais
regarde tes cheveux blancs !
Moi, je
n’ai pas encore vingt ans !
Si
jamais nous nous marions,
Tous les
autres rois riront
De voir
que j’épouse un grand-père.
Je ne
veux pas d’un vieux barbon.
Redeviens
jeune et beau garçon
Et je t ‘épouse
sur-le-champ. »
La princesse attristée de voir le roi dans un
tel désarroi lui proposa un moyen de rajeunir.
« Demain,
fais faire trois grands feux,
Là,
dans la cour de ton palais,
Ceci,
pour ne plus être laid.
Quand
les trois feux pétilleront,
Que
l’on y place trois chaudrons !
Dans
l’un, que l’on verse d’abord,
De
l’eau glacée, jusqu’au bord.
Le deuxième
doit contenir
De
l’eau, mais en train de bouillir.
L’autre
doit être plein de lait.
Puisque
tu prétends qu’il te plaît
De m’épouser
et d’être beau,
Dévêts-toi
donc et, aussitôt,
Plonge-toi
dans le lait bouillant,
Puis
dans l’eau qui l’est autant,
Et
ensuite dans l’eau glacée ;
Quand tu y seras passé,
Quand tu
auras fait cet effort,
Tu
redeviendras beau et fort. »
Aussitôt le roi appela Ivan et lui ordonna de
se baigner avant lui dans les trois chaudrons.
Voyant
que tout allait si mal
Ivan
revint vers son cheval.
« Tu
n’as pas l’air joyeux,
Qu’est-ce
qui te rend si malheureux ?
C’est
sans doute ce vieux barbon
Qui
t’ennuie de mille façons. »
Près de
lui Ivan se baissa,
L’embrassa
et le caressa.
« Quel
malheur, mon petit cheval !
Le roi
me veut du mal.
Car il
veut me faire baigner
Dans
trois chaudrons. Or le premier
Est
rempli de lait bien bouillant,
Le
second d’eau qui l’est autant,
Le
troisième est plein jusqu’au bord
D’eau
du puits qui glace le corps. »
« Enfin !
Je suis ton serviteur
Et je
t’aime de tout mon cœur.
La plume
que tu as prise –
Ce fut
une grande méprise ! –
A causé
tous ses tourments
Et tous
ces désagréments.
Mais
cesse de pleurer, allons !…
Car tous
ces malheurs finiront. »
Le petit cheval bossu conseilla à Ivan, avant
de plonger dans les chaudrons, de demander au roi de le faire appeler pour lui
dire adieu.
Le jour
suivant, dès le matin,
Les
chaudrons bouillonnaient déjà,
Tandis
qu’assis non loin de là,
Cuisiniers
et cuisinières,
Gens de
cour et chambrières
Ajoutaient
du bois dans le feu
Alors
les portes s’ouvrirent,
Le roi
et sa belle sortirent,
Et, du
haut de leur perron,
Ils
virent le brave garçon.
« Ivan,
ôte tes vêtements
Et
plonge dans le lait bouillant ! »
Dit le
roi l’air tout faraud.
Ivan se
dévêtit aussitôt
Tout en
gardant le silence.
Ivan
grimpa sur le chaudron,
Le
regarda, plissa le front…
« Alors,
Ivan, qu’est-ce qui t’arrête ?
Lui dit
le roi. L’eau est prête.
Allez,
fais donc ce que tu dois ! »
Mais
Ivan lui répondit : « Ma foi,
Faites
venir, votre Grandeur,
Le petit
cheval de mon cœur.
Je veux
lui dire au revoir. »
Le roi
donna son accord
Et, par
un valet, fit amener
Le petit
cheval bossu.
Le
cheval agita la queue,
Son
museau il mouilla un peu,
Puis il
en aspergea Ivan
Et
ensuite il siffla gaiement.
Ivan
regarda son ami.
Dans le
grand chaudron il bondit,
Dans les
deux autres, et aussitôt,
Il en
sortit si beau, si beau,
Qu’aucun
conte ne peut le dire
Et aucun
pinceau le décrire !
Il mit
de beaux habits de soie,
S’inclina
ensuite par deux fois,
Et, se
trouvant plein de vigueur,
Prit une
allure de seigneur.
« Nous
n’avions pas entendu dire
Qu’il
est possible d’embellir ! »
S’écrièrent
les gens de cour.
Alors le
vieux roi, à son tour,
Se fit dévêtir,
se signa.
Plouf !…Dans
le chaudron il sauta
Et y
mourut ébouillanté !
Alors la
reine de beauté,
La jeune
et jolie princesse,
A la
foule qui se pressait,
Demanda
de faire silence.
Puis,
s’adressant à l’assistance :
« Le
roi vous souhaite longue vie :
C’est
moi qui régnerai ici.
Si je
vous conviens, répondez !
Et si
c’est oui, reconnaissez
Pour votre maître et seigneur
Celui
qui a pris mon cœur ! »
La
princesse, alors, se taisant,
Désigna
à la foule…Ivan !
La foule
cria : « Nous acceptons !
Même en
enfer nous te suivrons !
C’est
aussi par amour pour toi
Que nous
prenons Ivan pour roi ! »
Donc, le
roi conduisit sa reine,
Vers
l’église il l’emmèna,
Plein
d’orgueil, plein de fierté
Devant
sa grâce, sa beauté.
Alors
les canons de gronder
Et les
trompettes de sonner.
Au
palais un grand festin
Fut
servi à la foule joyeuse.
Sous la protection du petit
cheval bossu à qui on fit construire une écurie dorée, le roi, et la reine vécurent
heureux, ils connurent plus de bons que de mauvais jours jusqu’à la fin de
leur vie.
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